1933
Réalisateur Geza Von Bolvary & Henri George-Clouzot
Plateau E.Mera, D.Darrieux, L.Baroux, J.Catelain
Vu au petit matin du 19 Aout 2020
Ce matin tôt j’ai regardé ce très vieux film du cinéma français, un navet, pour aujourd’hui c’est certain, pour l’époque probablement, mais il se laisse regarder sympathiquement, on a l’impression d’être encore dans le muet -le maquillage, les mimiques, plusieurs choses agréables en font l’humeur, la lenteur, des plans sans action directe, du paysage, le romantisme plusieurs fois réclamé par les acteurs avec leurs intrigues amoureuses, tellement que j’aurai pensé qu’il datait plus tôt, des années 20, y a là un coscénariste qui va signer de grands films policiers surtout, noirs, Clouzot. Encore un truc quand même, ce petit conte présente une société extrêmement civilisée, le film restitue ça, pour le coup, y a un truc qui frappe à la porte, qui intrigue quant aux horreurs qui vont suivre, dans la réalité, il est daté de 1933.
C’est peut être ça qu’il faut y voir, ce que moi j’y cherche et je pense y dépister, une société trop civilisée; c’est « trop beau pour être vraie », quelque chose d’irrél, un décalage forcé, voulu, signé, composé par le script mais par l’histoire même, ce sont des gens du cinéma qui réalisent un film dont ils écrivent l’artifice tout en le filmant, du Truffaut avant l’heure. D’ailleurs, y a de ça dans le titre, dans les plans, le lieu d’échouage de la troupe sur un îlot au creux des montagnes au milieu de nulle part, tout y est domestiqué, ceux qui amènent l’affaire, ceux qui l’accueillent, les premiers les seconds et les rôles de la troisième classe distribués par les villageois tout autant, le militaire omniprésent qui est d’opérette, qui se prête au jeu et joue la farce, tout propre sur lui, qui pousse la chansonnette qui n’est ni militaire ni grivoise. Seulement voilà, y a ces trucs qui restent, qui remontent à postériori et dénoncent le curieux à qui veut le voir, quelques scènes suffisent. Ainsi remontant par la fin, le réalisateur star de l’époque complice de Raimu tient tout le temps à l’œil un verre fumé de cadrage qui filtre la réalité, interrogé sur son utilité, sa fonction, il a ses mots « Tout ce qui est faux paraît vrai, et tout ce qui est vrai paraît faux .. », un souffle desabusé il ponctue «.. et c’est tellement mieux ». Il y a aussi deux grands moments du retour du pulsionnel, de la violence de la pulsion toute servilisée au service du civilisé, c’est la ouate de l’atmosphère qui atténue en nous, anesthésie sa résonance, nous empêche la percevoir telle qu’elle se montre, avec la foule qui se constitue rapidement et se jette sur la troupe pour l’arrêter, on a l’impression d’être au Moyen-âge, les fourches les piques sont de sortie. Mais la première des trois pour moi, c’est celle de la ripaille des marins qui découvrent le poulailler et sans demander quoique ce soit à qui que ce soit en font leur festin, leur chef suprême va les découvrir, au contraire de les réprimander il va se faire leur complice en couvrant leur forfait, en étouffant les indices, on apprendra que ce ne sont d’ailleurs pas des poules quelconques qu’ils ont grillées et becquettés n’en laissant que les os, mais des spécimens rares, la parabole sert le fil de ce qui finit par titiller dans ce film, la nature en embuscade, la culture à son service, la jouissance pour retrouver le goût des plaisirs interdits.
Seconde Lecture
Réalisateur Geza Von Bolvary & Henri George-Clouzot
Plateau E.Mera, D.Darrieux, L.Baroux, J.Catelain
Vu au petit matin du 19 Aout 2020
Faisons un peu plus notre Groddeck, chercheur émérite de l’ordre symbolique et de ses connections au tout-sexuel, bienfaiteur de Freud à qui il a offert à son appareil psychique l’entité du Ça,
Empruntons à notre réalisateur un verre filtrant mais qui fonctionne à l’envers, non pas comme dissimulateur de la mocheté de la réalité, mais comme un révélateur de l’obscur, de cette zone tout juste abordable du réel.
Car, après une première écriture, ce qui fut vu en première lecture continue faire son bonhomme de chemin, revisite et ouvre d’autres pistes, ainsi, en vrac et de différentes façons, …
L’histoire démarre par une panne, le tournage tombe en panne dans une rade, on ne peut pas mieux signifier qu’y a un bidule qui manque à l’appel qui n’est pas là, d’ailleurs il tombe à l’eau le machin-chose, il ne fait pas l’affaire, il est renvoyé se rhabiller au vestiaire, erreur de casting, pas complètement, tout du moins pour ce qui est du premier rôle, par ce que sans ce qui nous est raconté comme un faux-départ, il n’y aurait pas de suite, hors il y en a une, le comique de la chute fait intervenir le cosmique du hasard qui ne manque pas de se présenter, il en est donc l’indispensable agent, entrée et sortie comprises,
Pour que la bobine tourne, que la Star se révèle, soit révélée, il faut de l’autre, on est dans l’altérité,
Alors on cherche le Héros et au moment où on le déniche, on trouve, Eros,
Ça se met en place, ça commence à titiller sur l’éternel mode de la rencontre,
Le hasard, Le malentendu, Ça déroule, Les cartes se distribuent, La partie se joue,
La construction de l’excitation du désir reflète sa logique toute en progression, pas à pas,
On accoste la lande de cette terre inconnue, on se lance à sa découverte, on pense suivre une route toute tracée, le malentendu répète sa marque de fabrique, pas de rencontre dans le prédictif, d’ailleurs pour se prémunir contre l’impossible et s’assurer de son possible, pour s’en assurer, les organisateurs les impressarios les commanditaires, les censeurs les éducateurs, les drivers qui conduisent en tête du convoi, ceux qui sont à priori aux commandes sont éjectés jusqu’à leur retour sur la fin, histoire de les réintégrer au juste temps de conclusion quant tout le monde reprend sa place, que l’ordre est rétabli, entre temps les pulsions partielles vont enfin pouvoir agir à leur guise, jouées de leur va-tout, faire entrer en scène leur grand compère, l’Inconscient,
Nous ne sommes pas en France, mais à l’étranger, dans un pays aux confins d’on ne sait où, pas en France donc mais en France quand même, un extra-territorial, le paysage est féerique, l’imaginaire prend les rênes, une terre étrangère, mais familière, une étrangère donc plus sauvage mais administrée, la toute freudienne inquiétante étrangeté, l’Unheimlich… Rien de mieux pour suffisamment lever les inhibitions, lâcher la bride à leur mors,
La montagne se dresse, la route toute seprentine, tracée de courbes et d’angles parfaits, c’est le savoir de l’ingénierie qui est déployé et nous est montré, comme un exploit de la culture et il en faut pour dominer cet élément-là réputé comme l’un des plus coriaces, des plus bruts, le minéral de la roche,
De l’autre côté, sur son autre versant on y découvre ses strates, les témoignages géologiques résiduels des luttes menées pour accomplir le projet qui diffère radicalement de celui de son espèce d’appartenance d’origine, celui de l’humain qui est totalement dressé pour l’asservissement des forces élémentaires et asseoir sans partage la domination de la culture,
Sur cet autre versant donc une lecture qui pourrait être toute autre se présente, politique, celle qui continue hélas avoir le vent en poupe, la bien pensance qui de nos tristes jours qui ferait réécrire le théâtre de Molière,
Il y a les maîtres, l’aristocratie, la bourgeoisie de la nouvelle société industrielle, et toujours à leur place les escalves, les paysans ceux qui sont dans la nature encore, qui la travaille, l’exploite, mais pas pour leur compte,
Les dividendes de la culture c’est pour le conte, exclusivement pour le conte et la société des possédants,
La jeune sœur toute puissante, régente du petit monde de la cité,
Les hommes lui sont soumis, ils ne sont pas castrés, mais chatrés, son vieux père s’infantilise, n’assume aucune charge aucune responsabilité, il est le châtelain du patelin, un trou, le trou du féminin, il y est assigné à résidence et en a perdu toutes les facultés du masculin,
L’eugénisme de la culture, avec l’exotisme des poules, pas du tout-courant, pas d’élevage mais de fabrique, donc de science,
Enfin, en fin,
Les symboles et les représentations du sexuel sont au rendez-vous,
La montagne qu’on gravit de la base à son sommet,
Ça s’excite au gré des rosaces, des serpentins, Ça bande à mort,
En contre-bas le château pose sur un lac en rond, un cercle, une chatte, un vagin,
On pourrait penser qu’avec la descente ça débande, en fait, ça ne debande pas, ça pénètre, la descente du convoi est l’acte même de la pénétration,
Maintenant si ça baise c’est de culture, et ça n’arrête pas, ils y pataugent, ils s’y vautrent,
Ça s’éternise presque sans fin, on penserait à un moment donné qu’ils vont s’installer chez Calypso, ça pourrait être une simple visite mais ça reste à dîner et à coucher,
C’est ça, c’est là la marque de la Jouissance,
La baise sans la baise, la culture en lieu et place jusqu’à plus soif sans véritable limite que celle qu’elle s’impose de lassitude pour enfin décamper,
Donc, ça n’acte pas, ça blablate, ça parlotte, ça « simagrée »,
A peine des œillades, si, un baiser sur la fin et sur la joue,
D’ailleurs tout ça est très proche de l’Amour Courtois,
Avec une belle qui attend d’être ravie,
Un prince, un vrai chevalier de la guerre, à priori, parce qu’il ne montre rien de sa virilité de mâle sauf peut-être quant de la seule génuflexion de sa voix il en impose à sa troupe de soldats,
Tout de la rencontre, de l’acte sexuel est là, on résume les temps forts,
Le hasard de la rencontre,
Le jeux et son charme,
L’excitation des préliminaires qui déclenchent la turgescence,
L’assaut de la montagne, ça bande, ça bande raide même,
On arrive au sommet, au comble de la montée on est sur un plateau, ça se contemple, ça s’admire au-dela du sensible qui ne peut tout embraser de son regard, le langage fait défaut, pas de mot pouvant contenir la décharge ressentie,
La route redescend dans une vallée mystérieuse, en toute logique ça débande, sauf que ça ne fait que commencer,
La montage est conquise, elle est pénétrée et ça s’installe, ça reste dedans,
Autrement dit, tout le film est une longue « partie fine de jambes en l’air » …
Questions subsidiaires
Réalisateur Geza Von Bolvary & Henri George-Clouzot
Plateau E.Mera, D.Darrieux, L.Baroux, J.Catela
Vu au petit matin du 19 Aout 2020
Une manière de lire ce qui va suivre dans la grande histoire à partir de ce fabliau cinématographique qui donne une bien fidèle représentation de l’Amour Courtois,
La folie du clivage orthodoxe des pulsions, qui sur un versant organise un féminin soit maman soit putain, sur un autre flan produit par des retours du pulsionnel une folie vengeresse qui a culminé avec la Shoah,
Une question pour ne pas l’oublier,
L’art restitue quelque chose que l’inconscient de celui qui en fait profession de foi -l’artiste, capte à partir de son outil d’hypersensible, autrement dit toute production artistique dit quelque chose de l’état pulsionnel d’une société, de ce qui s’y trame, de ce dont en retour elle va accoucher,
Dans le présent de sa réalisation, l’art fait état d’un des temps d’avant et préfigure l’un des temps qui vient,
La question que ca amène est celle de l’art divinatoire, s’il est une boule de cristal, peut-on y voir et quand, dans quelle séquence de l’inscription, de la production et de la réception peut-on en capter, en restituer une description …
A quel temps les craquelures de la carapace de la tortue peuvent-elles se lire, dans quel temps de l’après-coup, …
Et peut-on sait-on jamais l’arraisonner suffisamment tôt pour en prévenir le funeste d’une annonce ou bien n’y a t’il de la place que pour de l’après-coup, rien que de l’après-coup, jamais aucun coup d’avant ne peut se jouer, ainsi soit-il d’un chemin de vie d’un sujet qui ne peut s’apprécier que dans les après-coups de ses actes, la névrose comme socle de vie où vont se jouer toutes les scènes tout les combats affrontant ses frères ennemis Eros et Thanatos, sans que jamais une partie ne se joue à l’avance, toujours il faut qu’elle joue sa destinée jusqu’à sa ligne d’arrivée, alors seulement on peut faire retour, …