

Un homme, une femme, plutôt jeune, plus très jeune mais pas trop vieux, silencieux mais pas ennuyeux, pas un trop bavard, un brin causeur tout de même, spécialiste du couple, de l’ado, des addictions, des tocs, des phobies, des relations, amoureuses à caractère sexuel s’entend, si possible ce serait mieux, … A croiser les paramètres, les nouveaux algorithmes pourraient produire une liste sans fin de ces épithètes discriminants mais qualifiant la demande impérieuse et la réponse impériale qu’on entend à tire larigot d’une amie et d’une connaissance qui se veulent du bien, et se repassent la carte du fameux rebouteux.
Tout le monde veut la denrée rare, la grosse pointure, la grosse légume, le gros calibre, « Dubo, Dubon, Dubonnet! » réclame la signature phonique insubmersible d’un alcool inventé comme remède médicinal contre l’endormissement avant de promouvoir le bonheur à portée de troquet et de godet.
Dans une vie d’avant, il y a déjà longtemps, à la recherche d’un gagne-pain j’entrais dans le monde des grandes personnes par la petite porte d’une boutique de marchands d’idées. On vendait des machins, des trucs, des bidules qu’on sortait de nos chapeaux, des formules magiques de publicité, de commerce parfois même d’usinage à des gars bardés de partout de diplôme, de savoir, de connaissance, surtout d’un surmoi de guerrier des temps pré-hologrammiques brillant du renom planétaire de leur enseigne. On était des spécialistes, le matin du fil chirurgical, le midi de la lentille jetable, au tea-time de l’automobile, le soir venu des contraintes juridiques pour maintenir visibilité et profit à des marques à neuf chiffres, et la nuit attaquée, des formules de presse pour rebondir et rafler la mise des journaux du matin ou des magazines du weekend.
Sans un brevet, sans une patente, ni ingénieur, ni linguiste, ni sociologue, à peine logicien, un peu plus linguiste, nous étions des autodidactes en tout, des spécialistes du rien, du réel, ce point d’occulte qui échappe à tout a priori de préhension, nous étions engagés pour ça, pour cette vertu de moins que rien, comme va-nu-pieds du savoir comme seul savoir-faire.
Affaire d’époque, une plus tôt, un homme fantasque tout habillé de blanc arborant une moustache à la Errol Flynn a inventé ce métier, il venait d’un nulle part, il a réalisé des voitures, sur route, sur rail, dans les airs et dans l’espace, il a joué sa rémunération sur l’effet produit avec ses tours de passe-passe, il est allé sur la Lune.
En attendant Godot et un changement de modèle de société qui ferait faux bond à la croissance à tout prix, le capitalisme poursuit sa folie des grandeurs, il est devenu le champion incontesté du circuit court de l’argent qui se mesure par la vitesse à laquelle une mise de départ y revient augmentée coûte que coûte. Un nouvel ordre de prêtrise lui est consacré, les experts, « spécialiste de l’accessoire » comme les qualifie Tesson commentant Homère et son poème de l’Odyssée, pas un champs n’échappe à sa bienveillante surveillance, leur action et leur rendement sont convoqués avec le même souci de l’efficience, savoir sa capacité à tirer plus vite ou tout au moins aussi vite que son ombre pour extraire de l’alambic sa potion magique, à prononcer des paroles comme formules magiques qui valent pour vérité et font sentence, bien évidemment pour le plus grand bonheur et l’amour tout empathique de son prochain.
En pagaille, quelques questions, quelques avancées, …
- Si le spécialiste est le grand maître d’un savoir, d’une technique, s’il est un pro- du raccourci sur la carte du Tendre, qui du thérapeute et de son visiteur, de l’analysant ou de l’analyste est supposé savoir, savoir ce qu’il y aurait à y voir, supposé en faire sortir quelque chose de ce savoir qui s’y donnerait à voir …
- N’est-ce pas de toutes les manières le seul privilège réservé à celui qui a le courage de frapper à la porte, d’en passer le seuil, de s’installer dans l’inquiétante étrangeté d’un face-à-face, de se risquer à toutes les déstabilisations, de fouiller dans les doubles fonds des tiroirs de son armoire normande pour en sortir les réponses auxquelles il lui faudra apporter les questions …?
- Si le thérapeute est un vétéran chevronné, de surcroît galonné d’une spécialité, c’est donc de son symptôme qu’il tirerait expertise -reconnaissance et jouissance, avec lequel au gré du temps il se serait enfermé pour ne sillonner que des sentiers sur lesquels il serait assuré de ne fréquenter misanthropiquement que lui et son double …? N’est-ce pas là ce qu’on entend d’une des critiques les plus fondées à l’encontre des nouveaux espaces virtuels d’échange -du même rien que du même, surtout pas de l’autre, et du risque viral qu’encourt ceux qui sont assurés de s’y trouver, hypothéquant la carte chance de cette si jolie invit’ de la vie « Vas-voir ailleurs si j’y suis » … ?
- Le spécialiste d’un chemin de travers, ce pourrait être celui qui serait un caïd ou un repenti de cette addiction, de ce raccourci à la prime de plaisir, junky des bonbons Haribo, de la couleur jaune, de l’alternance des aigus et des graves, … du sexe, du jeu, de l’alcool, des pratiques sadomaso, …
- Si c’est avec cette prémonition que je m’apprête à débarquer chez celui qui devrait m’accueillir, moi et ma plainte, alors, le petit malin qui veille sur moi et me conduit par le bout du nez dans ce qui devrait être un lieu de perdition et de retrouvaille, de fait me ramènerait à cette variante du parloir des bas-fonds de la psychologie des profondeurs, cet autre Speakeasy né de la prohibition, distributeur d’astuce, d’élixir, voir de martingale pour la prochaine course à l’hippodrome d’Auteuil?
Pour l’anecdote, une femme psy vétéran de l’inconscient, charmante, rigolote, m’est présentée comme une grande spécialiste des jeunes, mais aussi, comme le Schtroumpf grognon qui est le ronchon de service, les chiards, les mioches, elle, « (elle) n’aime pas »; peut-être par ce que comme son affublé modèle, elle
« aime pas les schtroumpfs qui prennent des potions pour se guérir alors qu’ils ne sont pas malades » ... Un autre, thérapeute, spécialiste du couple, praticien de renom on se passe son adresse de bouche en bouche, depuis une seule et unique conjugalité fast-track qui date, pas une femme, pas un homme, pas d’autre, pas un seul amour, aucune récidive.
Dans les contre-allées de la médecine, science dite exacte, on peut croiser un vestige d’une autre pratique, une façon de voir le malade non à travers un monocle quelle que soit la puissance de sa précision, mais équipée d’une lunette multifocale, ça s’appelle un Interniste, il associe deux termes qui en linguistique s’opposent: il s’agit d’un spécialiste, polyvalent.
En 1926, Freud montait publiquement au créneau pour défendre un analyste du premier cercle accusé de charlatanisme, ni médecin ni psychiatre, homme de lettre, à la suite de cette affaire il institua que l’analyse ne devait surtout pas être inféodé à un autre savoir, ni psychiatrie, ni médecine, que seule la plongée dans les profondeurs de l’inconscient et la traversée de la cure formait celui ou celle qui à leur sortie prétendrait à s’asseoir dans le fauteuil de l’analyste.
Pour conclure, la rencontre avec un thérapeute, un homme, une femme, c’est d’abord une histoire de … Rencontre, une disposition au hasard, un son, une image, une odeur, on se plait, on ne se plait pas, les américains parlent de serendipity, ailleurs de phéromone, ici on parlera de transfert.
Pour conclure, une devise qui pourrait accompagner la personne qui pose ses fesses sur le rembourré du coussin, dans le moelleux du fauteuil, et porter chance à celui ou celle qui prendra place dans le bac, va traverser,
« Scout d’un jour, Scout toujours, No vice de forme, Novice toujours ».
Inspirations, …
R.Cohen, G.Dana, E.Morin, Cassandre, MM&FT, S.Beckett, R.Loewy, S.Tesson, Homère, Champollion, J-D.Nasio, P.Azria, Les Schtroumpfs, Lucky Luke, S.Tisseron, …