« Le complexe de Bergerac »

Première esquisse, …

Le Complexe de Bergerac se jouerait en plusieurs temps, peut-être même nous réservera-t’il la surprise dans l’investigation qui pourrait être plus en amont encore aventurée, de plusieurs variantes, comme il existe des mise-à-jour de logiciel. Ce qui suit est une première tentative de discernement, de cerclage de ce qui est venu d’élucubrations, avec une nouvelle rencontre du texte d’Edmond Rostand, dans un jeu de devinette de ce qui pourrait fonder le sublime de ce héros quasi éponyme du genre littéraire de Cap-et-d’Epée, de ce qui en un temps archaïque qui ne connaît comme mesure que la fulgurance, le quitte-ou-double de l’instant et qui fixerait une construction névrotique fascinante. Par voie de déduction, cette esquisse hasardeuse vaudrait pour invit’ à ouvrir toute une galerie dans laquelle nous pourrions au gré des enquêtes à venir d’amateurs inventifs nous amuser à accrocher les portraits de pied-main-bouche caractérisés rejoignant leurs illustres prédécesseurs tels Pan, Oedipe, ou Electre.

Du témoignage que livre Cyrano en toute fin de parcours de sa vie rocambolesque, sa « mère ne l’a pas trouvé beau », la blessure est profonde, la mesure de sa profondeur est à apprécier à l’aune de sa folie des grandeurs, de la surcompensation de sa construction mégalomaniaque, cette personnalité qui se décline fortuitement avec ce premier prénom de Hercule -pour rappel, fils de Zeus, rien de moins que le plus célèbre des héros grecs assis à la table des dieux, matador de la mort elle-même, Cyrano donc, moine-soldat fanatique de la vérité, triomphateur mystique de la duperie de la vie et de ses arrangeurs en tout genre « il attaque tout le monde (..) les compromis, les préjugés, les lâchetés (..) il fait sonner les vérités comme des éperons (..) pour le principe et pour l’exemple », etc. etc. 

Pour qu’une telle passion mono-maniaque capte toutes les forces souterraines et de surface, irrigue tout d’un être, il faut que ce parti-pris déformant de l’image de soi se trouve institué dans le regard de celle qui est tout pour le nouveau né, qui est celle qui « d’amour le font (vivre ou) mourrir de ses beaux yeux », celle qui le narcissise ou pas, l’investit ou le désinvestit. Ce regard du premier regard constitue sa dot, Romain Gary, Albert Cohen à l’autre bout de l’échelle de cette folie maternelle à deux en témoignent autrement.
Dans le parti-pris de cette logique, l’ensemencement serait intervenu à un temps pré-verbal. Nous le situerons à un âge tendre où il peut se constituer en couche primaire, où le moi-peau de l’épiderme fend l’air et se couvre de son premier duvet, par la suite renforcé en couches secondaires, par ajout, par répétition d’un verbe, d’une lettre, d’un port de tête, d’un silence d’une inflexion de la voix, d’une désignation de place, de tout ces petits riens qui condensent le signifiant, la particule à laquelle est réduit un sujet, qui mis bout à bout orientent et consolident l’échafaudage d’une construction.

Amusons-nous un peu et osons filer la quenouille …

Le Temps #1 serait celui de l’apocalypse,

Là où le petit être vagissant doit rencontrer la raison-d’être de la prise de risque de son pari dans la décision de mener à terme son choix de venir au monde, son choix dans l’incarnation d’une place dans une trame d’histoires géné-a-logiques, son choix d’un homme et d’une femme pour répondre des fonctions de père et mère qu’il leur assigne, une vie durant, là où il doit être rassuré, conforté dans la confirmation de son choix pro-life, là où il doit rencontrer avec son comité d’accueil cousu sur-mesure un nouage de désirs pour se retrouver dans toutes les élucubrations fantasmatiques qui le précèdent, se reconnaître et s’aliéner désiré-désirant,

Il fait l’expérience d’un dédit, d’un parjure d’une promesse non tenue de celle qui a accueilli en elle l’atelier de couture de la vie, de celle par laquelle il a remonté toute la filière adamique de ses origines, voyagé des mondes pour ensemble orchestrer ce don de la vie, 

Il fait l’expérience de l’abandon, du désarroi, de la solitude et sans aucun argument, sans aucune préparation, sans résonance possible d’une chambre d’écho spatiale aphone -« Dans l’espace personne ne vous entendra crier », il est rappelé à cette place d’Alien qui doit répondre d’une injonction interlocutoire céleste, sans support, sans allié, et sans délai,

Il fait l’expérience instinctuelle, après avoir survécu les relances anxiogène et messianique de la roue de la fortune neuf mois durant, de la mécanique encore plus monstrueusement hasardeuse de la roulette russe, où la respiration suivante peut le faire basculer corps et âme sur un versant ou l’autre du sentier lumineux de son chemin de vie,

C’est cette irruption de l’instant dans l’écriture et l’après-coup de la présentation de son parchemin qui signe le premier facteur de notre CDB, c’est le radical d’un avant et d’un après sans aucune option de rattrapage, de ravalage, de re-présentation.

Le Temps #2, celui du choix de l’arbitrage,

A cet instant, les deux forces pulsionnelles qui irriguent de leurs courants contraires tout potentiel de vie, pulsion de vie pour l’une -Eros et pulsion de mort pour l’autre -Thanatos sont chacune installée de toute leur densité dans l’un des deux plateaux de la balance en un point d’équilibre parfait, dans l’attente de ce premier souffle du nouvel arrivant sur la planète Terre, pour s’entendre sur la direction à donner à son inclinaison, consacrer la vie, ou bien la retourner dans les limbes en attendant un prochain alignement plus favorable des planètes.

C’est ici que des recherches préliminaires nous signalent que l’on peut croiser entre autres les figures de Pascal, Nietzsche, Camus, Sartre ou d’Indiana Jones ! Poussé aux fesses par la blessure mortelle de son père il se trouve au bord d’un précipice sans fond qu’il doit enjamber miraculeusement pour pouvoir passer d’une rive à l’autre avec pour choix le retour qui est assuré de la mort, ou le saut dans le vide et avec lui, l’impensable, et peut-être l’inconnu, assurément l’inouï. Au tout début du vingtième siècle avant la première des deux grandes déflagrations mondiales, un français presque tchèque Franz Reichelt relevant le délire de Leonardo da Vinci et précédant son presque compatriote slovaque Štefan Banič invente un parachute qu’il teste depuis les soixante mètres atteints du premier étage de la tour Eiffel, sans solution d’amortissement, il fait le choix de l’essayer lui-même, il s’avance, il s’élance, il y croit. Depuis notre place d’enquêteur, nous assistons à un face-à-face qui sonde dans l’image spéculaire d’un miroir imaginaire, celui de la conscience de soi au regard de l’infini de son inconscient qui se résume à l’invitation d’un jeu radiophonique qui en franchisa l’expression -quitte ou double. Sans indice, privé de promesse, incapable de spéculation ce petit d’homme à un temps précoce de la vie aérienne engage et signe son libre-arbitre, celui d’un croyant dans une projection de toute puissance surnaturelle d’ordre divine ou animiste. Seul, lâché, il doit remettre sa vie en jeu et par voie, par choix d’un électrochoc faire celui de confier l’issue de son accrochage au luminaire de la nuit ou à celui du jour. Il doit répondre à une convocation unique de son instinct de survie, un instant singulier où il doit faire le choix de la vie, malgré tout, ou celui du rejet de son rejet, celui de la non-vie, de la mort. 

Cet instant de la passe d’arme, ce pari sans assurance, cette avancée sans preuve, pourrait prendre le nom de Saut de la foi.

Le Temps #3 le temps de la conversion et de la mise en acte de la masquarade,

Face à la dévastation de cette explosion volcanique et la menace d’un ensevelissement sous les cendres vésuviennes, la vie l’arrache, l’emporte dans une illustration à la lettre d’une victoire à la Pyrrhus. Dans ce sursaut, ce sur-investissement des puissances pulsionnelles de la vie, équivalent à un sauvetage in-extremis d’un homme à la mer, il va convertir les émotions qui ont imprégné son ADN, qui ont tatoué son inconscient en une volonté farouche de survie dont la grammaire est composée des maux et des résonances rencontrés en cet instant archaïque fondateur du sujet à venir dans la cité.

Solitaire, isolé, interdit structurellement de tout autre, paranoïaque, mégalomaniaque, …

Sa colère, sa hargne, et son courroux coucou, il va en convertir les forces puissantes de mort en les gainant et en les travestissant dans les artères de la vie pour accomplir une vengeance qui ne peut se satisfaire d’aucune autre issue que son implacable et total accomplissement, jusqu’au-boutiste à-l’insu-de-son-plein-gré, il engage un combat pour la vie, avec la mort, pour triompher, comme son héros Héraclès, par sa mise-à-mort. 

Il réussit le coup épatant au jeux des échecs du Pat.

Notre Cyrano en couche s’est sorti de ce guet-apens en résistant et en se détournant de la tentation à l’autodestruction, à son sabordage, à son éjection, en ayant eu l’intuition et l’opportunité -ou inversement, d’une porte dérobée, s’auto-survivant et s’accrochant par « mille milliards de mille sabords ». 

A ce prix, sans aucune conscience de la recette qui s’est concoctée en arrière-cuisine, comme n’importe lequel de ces bonhommes qui refusent d’obtempérer à la duperie de la vie, qui va jusqu’à faire son motto de la lutte avec la contrefaçon de la vie et tous ses faussaires, Cyrano, dans le sublime ridicule de sa sortie de scène, est le plus gros dindon de cette farce tragi-comique.

Arrivé à ce point de suspsension, soutenons la gageure d’un profilage même incomplet, inabouti du Complexe de Bergerac.

Ce serait donc …
Un gamin,  
Né d’un désir d’enfant,
Surinvesti, puis tout autant violemment désinvesti,
Rabroué dans son narcissisme, 
Qui va convertir ses ressentis de désespoir, d’angoisse, toutes les expressions issues des forces de destruction,
En une rage de vivre rivalisant d’une même intensité de puissance,
Entièrement canalisée au service d’une vengeance qui ne pourra se satisfaire dans un grand finale que d’une seule prise, la mise à mort de la vie, 
Le tout exercé de son plein gré à son insu.    

Ce qui peut en faire un héros, doublé d’une crapule, au final un bouffon, pour sûr un pauvre môme.

( Pause )

Inspirations, …
E.Rostand, S.Gainsbourg, F.Dolto, M.Szejer, J.London, R.Scott, R.Spitz, S.Freud, S.SPielberg, S.Kierkegaard, P.Desproges, R.Virenque, Hergé, …


Ps.
Quelques attentions à l’intention du prochain qui pourrait avoir envie de se coller à la reprise, à la poursuite de cette investigation :

(*) Puisque Cyrano ne relève pas de l’hospitalisme, qu’est-ce qui fait qu’il ne verse pas de l’autre côté, rejoigne ces pauvres gosses filmés dans les services hospitaliers de RSPitz ? 
Deux, trois petits cailloux pour notre jeu de piste, le temps d’avant le désir d’enfant,  comment il est porté, avec quelle quantité d’amour (…) l’accueil et quelle visibilité de la quantité de déception vs les projections de l’attente (…) à quel moment de son évolution biologique et de sa maturation psychique le coup fatal du retrait de la mère est-il porté (…)

(**) Question subsidiaire, profitant de cette réflexion à voix haute, avec celle qui revient régulièrement via la vindicte populaire qui se passionne pour l’instruction place de Grève de procès à charge uniquement, jouant avec la virtuosité de ses déliés mauvais penchants du seul registre arbitraire de l’émotion, quel regard posé sur ces quelques noms gravés dans le marbre de l’admirable renommée, et de l’infamie -WSBurroughs, VNabokov, PPicasso, LFCéline, JCocteau, RWagner, WWilson, AAgassi … Mr et Mme Michu et leur prodige de progéniture … ?

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