Quant on croche-patte un héros, on se casse la margoulette.

Cyrano, Sens de lecture,
Le nom du héros est mythique. Il appartient au panthéon de nos jeux de cours de récréation, quant Hélène, Pâris, Ulysse, Patrocle rivalisaient nos préférences d’interprétation avec ceux des Argonautes et de la Toison d’or ou des super-puissants de nos illustrés made-in Brooklyn avant leur glorieux déménagement dans des boîtes à film préfabriqués de la côte Ouest. Il aura fallu un nouveau tour de la magie créative de la vie, le fracas du tonnerre de Zeus, une pneumonie, pour avoir envie d’accompagner ce repli sur le moi avec la régression à une rêverie de l’enfance, prendre en main ce texte mis en réserve et pour la première fois en tourner les pages.
Cyrano est hors-norme.
C’est le dessin que l’imaginaire commence rapidement à crayonner retrouvant, désarchivant, redonnant vie aux images que nous avons pu croisées et indibutablement enregistrées de vieilles rencontres théâtrale ou cinématographique. Comme toute mécanique de révélation de l’agent de la providence -messie, révolutionnaire ou prophète, ainsi que nous le démontra JPWinter depuis notre grotte, un soir de séminaire tenu devant notre petite troupe d’hurluberlus, parce qu’il n’est pas donné d’emblée de le voir, il est une rumeur, il est la rumeur par laquelle son caractère est annoncé, intransigeant sur la valeur de l’esprit; il ne souffre pas l’imposture et leurs poseurs de toute classe, de tout genre, ni même chez celui qui en fait métier, celui qui a hérité de l’immense charge de mettre en scène la duperie de la langue de l’âme, de la vie de l’esprit, des bouffonneries de leurs aventures, l’acteur. La duperie mérite d’être jouée avec un abandon sincère, d’être épousée généreusement sans réserve, sans calcul, sans visée d’après-coup, sans recherche de gain, sans appât. C’est d’ailleurs le cadeau de son géniteur Edmond, et au-delà lorsqu’une centaine d’années plus tard, équipé d’une boîte noire ultrasensible et chaussé d’une lunette multifocale, la lecture en creux du celluloïd remplit un à un les espaces interstitiels de son alphabet qui jusqu’alors impose une variété de vues assez limitée au plus grand nombre de voyants et de voyeurs.
Cyrano est parlé, il est annoncé autant que redouté, aucune certitude quant à son apparition -viendra, viendra pas?- autrement dit le suspens qui le précède l’appelle de ce petit nom qui révélera sa tâche-de-naissance, son trou de langage –Désiré.
C’est chez la grande Simone dit Le Castor n’en déplaise à son aimable détracteur Jacquot-lapin-Lacan qu’on peut trouver un indice de son drame, celui du tout petit-d’homme qui a décidé de s’aventurer dans une vie terrestre entre deux courants géné-a-logiques, celui du traumatisme originaire formulé par l’un des analystes du premier cercle de Sigi, Otto Rank, le traumatisme de la naissance qu’il va toute sa vie durant ne pas cesser de ne pas rejouer. Simone, en quelques phrases, « D’une manière immédiate le nourrisson vit le drame originel de tout existant qui est le drame de son rapport à l’Autre (..) Il ne parvient jamais à abolir son moi séparé (..) C’est singulièrement lorsqu’il est figé par le regard d’autrui qu’il apparaît comme un être ». On pourrait poursuivre un peu pour le plaisir de cette écriture clairvoyante imprégnée des avancées d’alors de la métapsychologie, nous sommes à la sortie de la Guerre Mondiale, « Sous une forme charnelle il découvre la finitude, la solitude, le délaissement dans un monde étranger (..) Il essaie de compenser cette catastrophe en aliénant son existence dans une image dont autrui fondera la réalité et la valeur (..) Il est certain que l’enfant commence vers six mois à comprendre les mimiques de ses parents et à se saisir sous leur regard comme objet ». Un dernier passage « Lorsque l’enfant grandit il lutte de deux façons contre le délaissement originel, il essaie de nier la séparation: il se blottit dans les bras de sa mère, il recherche sa chaleur vivante, il réclame des caresses (..) Il essaie de se faire justifier par le suffrage d’autrui (..) Les adultes lui apparaissent comme des dieux: ils ont le pouvoir de lui conférer de l’être ».
Une dernière phrase « Il éprouve la magie du regard qui le métamorphose tantôt en un délicieux petit ange tantôt en monstre ».
Quant une amie analyste sparing-partner d’aventures spéléogoliques dans les profondeurs de l’inconscient, m’appelle avec une question de supervision concernant un nouveau patient, savoir ce qui rebricolé et reformulé plus simplement des tarabiscotages de son histoire reproduit les interrogations du podium de certaines peines de coeur –qu’est-ce qui fait que je vais toujours vers les mauvais mecs, qu’est ce qui fait que je tombe toujours sur les mauvaises gonzesses, bref, que ça ne marche pas, que le ne-pas bartelbien fait loi, que là-où-je-désire-je-n’aime-pas et inversement, que le clivage « A l’bonjour d’Alfred », Cyrano couvert de gloire par son entrée sur scène fracassante et éblouissante répond à son confident qui l’engage à pousser son avantage et à déclarer son amour -« Mon ami, j’ai de mauvaises heures de me sentir si laid, parfois, tout seul », la larme qui pourrait accompagner sa peine n’a pas le droit de couler sur sa joue, sur son nez, si l’autre insiste figurativement que « L’amour n’est que hasard », rien ne passe sur aucune des fréquences hertziennes de sa T.s.f.
Emporté dans la lecture par la beauté de la langue un titillement pointait, insistait, c’est ainsi que cessant de « croquer le marmot » je commençais dérouler les questions qui assaillaient:
. Cyrano, pourquoi donc n’enlève-t’il pas, ne prend-il pas la belle de son coeur Roxanne, nom à la con comme aujourd’hui on peut croiser dans les rues de Paris des Cindy ou des Pamela,
. Pourquoi n’y va-t-il pas, pourquoi se laisse-t-il souffler sa place pour faire jouer un figurant sans talent équivalent, pourquoi n’y est-il pas allé avant, quand de l’intimité familiale des souvenirs d’enfance de leurs étés à Bergerac il avait tout loisir d’avancer et d’affairer ses intentions,
. Parce que quoi donc?
Parce qu’ils sont cousins, qu’ils ont grandi ensemble, qu’ils se sont amusés collés-serrés dans les jardins, les allées et les buissons de leur jardin d’Eden, la maison et les terres qui recèlent toutes les histoires et légendes de famille,
Ils sont presque de sang, et de complicité, frère et soeur …
. Parce qu’il est son ainé, qu’il a découvert les choses de la vie en avant-première, le désir de soi pour l’autre à soi, l’envie, l’érectilité de son sexe, de sa verge, la concupiscence, pensées déjà difficiles à soutenir, à intégrer, à s’autoriser d’autant plus quand accompagnées d’une doublure incestueuse …
Cyrano, Très gros-plan,
Cyrano est un soldat, entré dans les ordres de la plus prestigieuse des compagnies, celle des Gardes, des mousquetaires. C’est un maître de l’épée, un duelliste, un bagarreur, et un maître du verbe, il écrit pièces et poèmes, il vit de joute, de leur excitation, tout ou rien, il s’emporte « pour le principe et pour l’exemple », c’est un exalté, il ne connaît pas la demi-mesure, il lui faut du romanesque, du chevaleresque, « il a décidé d’être admirable en tout, pour tout». Cyrano remet au goût du jour ce qui ressemblerait à la figure de style d’un clivage orthodoxe, celui de l’amour courtois, primauté de l’esprit sur le corps, du verbe et de son expression sur l’apparence. Il vante, il parle, fait des bons mots, tourne autour de son objet mais à aucun moment ne l’approche encore moins ne s’en saisit. L’alibi est tout trouvé: la présence protubérante de son nez. Il s’en excuse au point que tout le monde est averti, présents comme absents; il est tabou d’en parler de près de loin, le fâcheux contrevenant risque sa vie. Pas de métaphore, pas d’ellipse, pas d’imaginaire, il y a un trop de réel.
C’est quoi ça, ce trop de réel, c’est quoi ce nez …
Dans le rudimentaire de la culture populaire, le nez est une représentation de l’organe génital du masculin, il y a un nez et deux cloisons, deux narines. Tout comme circule en paillardise-land le fameux « femme à lunette femme à quéquette » le grand nez représenterait au-dessus de la ceinture ce qu’il y a en dessous, toute proportion gardée; un grand nez assurerait donc chez son porteur, ses admiratrices et ses frères-ennemis le plus beau, le plus fascinant et le plus convoité des appendices. Cyrano excite, Cyrano fascine. Dans la Rome antique, Fascinus est fait dieu, il est du bon côté du berceau, il protège des maléfices, il est le gardien de la descendance du premier de ses citoyens, l’empereur, ses représentations sont un concours Lépine de phallus et de turgescence, Fascinus est l’objet, le totem, il est Le phallus incarné.
Comme un nez au milieu du visage, Cyrano serait-il donc atteint d’un double complexe -celui du roi du porno Rocco Siffredi au palmier pointant dans sa catégorie à la première place du livre des records Guinness, augmenté du maléfique attribut du petit dieu grecque Priape -un pénis en constante tension ne connaissant ni la mise au secret du repos ni celle de son intimité?
Parce que le sexuel squatte et sature tout le champs du scopique, que d’emblée il occupe l’avant-scène, parce que la nature lui a fait la farce d’afficher à la vue et au su de tous son intimité, expulsé de la chambre noire, Cyrano est comme ces malheureux qui déclarent ne jamais être visités dans l’autre monde du sommeil et de la nuit par leur sacripant rejeton de Morphée, dieu des rêves -aucune projection fantasmatique ne lui est à jamais plus accessible. Parce que tout petit tombé dans le chaudron, Obélix est interdit de potion magique, Cyrano est banni, frappé d’interdit de réaliser son désir d’homme.
Il n’y a pas d’espace, ni de lieu pour son élaboration.
Sauf à rassembler tout ce qu’il va pouvoir trouver d’énergie, de force pour mettre en place toutes les stratégies possibles pour escamoter le trop visible, faire passer l’obscène en arrière-plan, devenir un maître du verbe qui fait oublier l’évidence de la nature fondamentale de tout sujet appartenant à l’espèce humaine, celle de la reproduction, du sexuel, du désir, refouler, rejeter dans le plus profond des oubliettes. Pour se survivre, psychiquement, pour rétablir l’assiette d’une estime de soi atrophiée, voir amputée par le viol instagrammique du privé, Ça doit compenser, Ça doit sublimer, re-voiler le dévoilé.
Cyrano est le héros emblématique de Cap et d’Epée.
Cyrano, Coupe,
La tragédie démarre par une lettre et finit par une lettre, les deux de lui écrites, mais au crédit d’un tiers porteur, ni l’une ni l’autre signée de lui. Pour rechercher une aide du côté de chez Lacan, alors que le nécessaire vital ne cesse pas de s’écrire, son affaire, à Cyrano, à Cyrano et à Roxanne ne cesse pas de ne pas s’écrire, jusqu’au jour où, d’usure peut-être, coup de théâtre, coup du réel, la mort passe par là et celui qui fut chargé de leur tentation de faire le mur, mortellement atteint par une série impitoyable de coups au coeur, à la tête et finalement dans le corps, chute et meurt d’avoir compris le destin de leur funeste entremise entreprise sur son dos. Roxanne vient le chercher sur le terrain de jeux préféré de la mort et de la vie, celui de la guerre, elle le démolit de ses déclarations d’amour. Porte-plume, porte-voix, porte-queue, il réalise qu’il est le portefaix de leur incapacité et de leur malédiction. Un innocent va payer le prix cher de leur passion végan, de leur interdit de chair.
J’en suis là quand je réalise que du sublime de ce conte j’en arrive à le penser comme possiblement une véritable saloperie.
Il faut continuer le « délabyrinthage » de la trame qui l’a tissé.
Qu’est ce qui fait ce Cyrano-là, incapable de se déclarer à découvert, incapable d’aller vers que par l’excellence de son vers, de lever la barrière du refoulé que s’il est assuré de l’anonymat de sa mise à nu, ne pouvant agir en toute liberté que dans le noir profond d’une obscurité impénétrable?
Cyrano, Fondu au noir,
Reprenons, quitte à répéter pour condenser jusqu’à espérer pouvoir isoler l’agent de cette méprise, -il le mérite bien.
Cyrano est devenu un maître de l’esprit et de la joute à qui on ne la fait pas. Il est autonome, sans protection, sans fidélité aveugle à aucun maître. C’est un homme libre, un esprit libre, un affranchi de tous les petits trafics du social, des bavardages, des intrigues, des crapuleries de tout les crapuleux auxquels il s’oppose par tous les champs, sur toutes les scènes, démasquant les traitres, dénonçant et accablant les ravaleurs d’âme; pas un corps pas une seule fripouille ne lui échappe. Cyrano est un justicier, un vengeur, prêt à tous les sacrifices au service de l’intégrité. Comment donc un homme peut-il s’investir de ce rôle d’admirable magnifique, et jouer sa partition sans égards pour aucun acteur de la farce de la vie toujours prête à cent coups férir?
Cyrano dénonce le monde des apparences, le monde du visible, celui de la surface, du cosmétique, ses vacuités et ses vanités.
Il tire son épée et tue en vers -la réplique légendaire du nez, la présentation de son régiment de Gascons en rythme et en rime; il ramasse le panache de son chef là où celui-ci l’a laissé choir, quand argumentant de cet abandon forcé comme d’une ruse, il le renvoie à cet abandon comme à celui de la plus grande valeur du soldat -l’honneur. Celui prétendant au-delà, Cyrano le ramène en-deçà, aucune indulgence.
Cyrano a donc tout sublimé du sublime de la beauté physique qui lui manqua à la naissance, manque reconnu comme manquant, comme manquement, pour devenir un être sublime. Homme hors norme qui jamais par la connaissance d’une femme ne sera fait homme. Il est un pur esprit doué d’un corps de bête, fils de Dieu, demi-Dieu, descendant de l’Olympe.
Cyrano, Plongée
Il expire son dernier souffle et la clé nous est enfin donnée.
Cyrano n’a jamais rencontré l’amour au premier regard de la première femme de sa vie, sa mère. Ni au premier ni par la suite à aucun moment pour qu’il ait été amené à investir toutes ses forces physiques, intellectuelles et morales dans l’acquisition et la maîtrise jusqu’à l’excellence de leurs arts respectifs. Ce n’est pas un séducteur parce que de séduction il n’en a jamais rencontré l’éclat du plaisir dans la prunelle de sa mère baba de sa progéniture. Ce qu’il a dû voir serait du registre de la surprise, puis de la déception, de la tristesse, du retrait, du regret, il n’est pas un séducteur parce qu’il a vu qu’au premier regard il ne séduisait pas, il ne convenait pas, il ne s’est pas vu aimé, il ne s’est pas vu accueilli … des émotions non pas valorisantes mais dénarcissisantes. Cyrano est devenu le plus grand des poètes spadassins parce qu’il lui a manqué la reconnaissance primordiale, élémentaire, fondatrice de la séduction du regard de la première femme rencontrée, de celle qui lui a fait le cadeau de la vie mais ne l’a pas assumé, s’en est défaussé. Nos brexiters d’un autre temps, le pédiatre Donald Winnicott inspiré de sa collègue psychanalyste Mélanie Klein produit dans un petit traité intitulé -La capacité d’être seul, quelques articulations qui trouvent ici leur bon sens « La capacité de l’individu d’être seul constitue le signe le plus important de la maturité du développement affectif (..) La première relation qui s’établit de personne à personne est celle qui s’établit entre le petit enfant et sa mère (..) Si l’expérience d’être seul, en présence de la mère, est insuffisante son développement s’en trouve arrêtée (..) La maturité et la capacité d’être seul impliquent que l’individu a eu la chance, à un stade plus primitif que celui de l’Oedipe, au moment où l’immaturité du moi est compensée par le support du moi offert par la mère, grâce à des soin maternels « suffisamment bons » d’édifier sa confiance en un environnement favorable (..) Vient le temps où l’individu intériorise cette mère-support du moi et devient ainsi capable d’être seul sans recourir à tout moment à la mère ou au symbole maternel ».
Par cette entaille profonde et indélébile dans la chair de la vie, l’édification d’un environnement interne troué, Cyrano est consumé d’un complexe d’infériorité sans fond, un abîme qui aurait pu le faire –au pire, basculer dans le camps des enfants autistes de René Spitz –au pire, l’engloutir, le ravaler dans le ventre de sa mère, … plus tôt que prévu.
De cette archaïque infortune, notre héros avait le choix des armes, plutôt que de se grandir en Tsadik, il aurait pu être animé d’une toute aussi rédemptrice vengeance contre le sort, le monde, ses interprètes et devenir un super-méchant, le plus grand des vengeurs masqués, un sadique …
D’ailleurs, …
On le pense perdu, on le pense perdant, se sacrifiant pour le bonheur de celle qu’il aime et de celui qu’elle aime, hors, n’est-il pas le grand gagnant de l’affaire? Ne réussit-il pas de la manière là encore des plus magistrales son intention première, la conquête de son amour? Chevalier servant, ne serait-il pas un prince des ténèbres?
Cyrano, Contre-champ,
« Je cherchais un gant, j’ai trouvé une main ».
Le temps est venu d’épiloguer avec une ultime relance de la pelote sur le fronton de la partie toujours en cours.
Roxanne a pris le voile, cela fait quatorze ans qu’elle s’est claquemurée dans le deuil et sa mélancolie et que sempiternellement, sans faillir à leur fidélité, deux ombres rejouent l’affiche d’un autre film -Un jour sans fin.
Cyrano a réussi son coup, il a réalisé la pire des vengeances, il peut mourrir.
Sans contestation possible, le rival du réel et son registre fantasmatique sont éliminés; l’esthétique, le scopique, la beauté sont empaquetés avec leur naturelle invite’ au sensuel, au charnel, pour être d’autant mieux refoulés que ces bas instincts sont confiés à la garde morale de la religion, celle de la trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit construite hors castration du corps. Plus personne ne pourra la convoiter, susciter son désir, que lui; il l’a pour lui et rien qu’à lui, dans l’exclusivité d’un huit-clos et d’une enceinte à quatre murs, obtenant enfin réparation du sale tour que lui ont joué les mauvaises fées et restitution de ce qui lui a été dérobé depuis le berceau, le regard amoureux et les attentions maternantes d’une femme à qui il rend visite comme un vieux compagnon de vie à sa tendre moitié, ou comme un vieux fils à la première femme de sa vie, sa vieille mère.
Sans jamais avoir rencontré le loup, la matrice de la vie est assignée à résidence, stérilisée et asséchée, le sexuel est forclos et impose son omertà.
C’est ça le clou du spectacle à côté duquel il semblerait que nous passions tous, là où on pourrait le traiter de parjure à la mission de sa vocation, de lâche pour avoir céder sur son désir. On réalise à l’aune de cette lecture qu’il est un maître instinctuel du Jeu de Dame, sautant pour mieux reculer et rafler la mise. Il obtient la main de sa belle, certes, surtout il obtient sans fin le regard premier qui a manqué; en prime notre chasseur fait main basse sur l’objet perdu de son désir dans une ré-appropriation régressive jusqu’à son point d’origine, sale môme qui se roule par terre d’avoir à partager l’amour maternel, en revendique plus que sa part de miettes et qui enfin réalise son fantasme de toute puissance: être pour sa mère surtout, le seul homme, l’unique enfant.
Quand ses compagnons du dernier kilomètre nous arrache les dernières larmes nous le présentant miséreux et misérable en proie à d’incessants attentats à sa vie, Cyrano décidément trompe bien son monde, dans cet ultime rapt de la tragédie, dans cet escamotage de la farce, il meurt auréolé de la couronne triomphale.
Machiavélique, diabolique?
Pervers narcissique claironnerait la foule ou bien plus simplement, à la Sigismund, pervers polymorphe ou à la Général Buzard pti’ salopard …?
A sa décharge, notre chasseur de dupe est le plus étoilé de tous les pantins.
Le pauvre bougre est innocent, il est comme tout acteur d’un destin dont il ne sait rien, auquel il n’entend rien, en atteste son aveu de dernier souffle qui ne lui en ouvre pas moins les secrets de son inconscient, il n’y a vu que du feu. Qu’en dirions-nous de Wolfgang Přiklopil geôlier 3096 jours de Natascha Kampusch, de Joseph Fritzl et de sa fille Elizabeth ?
Quant à Roxanne, pour jouer à égalité de place et de points, de quelle mise en jeux en serait-elle, qu’est-ce qui ferait d’elle la Bonnie de Clyde dans cette arnaque au registre de l’amour hermétiquement cloisonné dans un cocon douillet dégagé de ce qui fait la rencontre d’un homme et d’une femme, le réel des corps, le sexuel?
A la lumière des bougies de Simone allumées en préambule de notre fantaisie, augmentées de celles de notre arrière-grand-papa Freud, nos deux amants refont la partie qui s’est jouée au temps premier du nouage oedipien, chacun dans son genre et dans le registre qui lui a été imparti, le garçon à sa mère qui ne l’aurait pas reconnu, la fille à son père qui ne l’aurait que trop reconnue trop aimée trop choyée comme la prunelle de ses yeux et ne peut se satisfaire que de chercher à retrouver son fantôme, ses regards, les génuflexions sans limite du pauvre père Goriot pour ses filles -« Vous m’offrez du brouet, quand j’espérais des crèmes, dites comment vous m’aimez ».
Cyrano et Roxanne sont les deux étoffes d’un seul et unique vêtement l’un étant le par-dessus de la doublure de l’autre. A chacun sa chacune, ils ont tous deux rencontrés leur symptôme.
« Il suffira d’un signe, un matin, un matin tout tranquille, quelque chose d’infime, c’est écrit dans nos livres, en latin… ». Une lettre, un chiffre, un symptôme, un presque rien, encodé, insu, la belle affaire est alors assurée du succès de ses accroche-coeurs.
Si Cyrano interprète la malédiction du regard dénarcissisant de la mère pour sa progéniture qui quel que soit le charme de son bébé ne lui fait crédit d’aucun, à son comble il serait le bien nommé d’un complexe qui rejoindrait ceux mis au jour et formulés par Sigi et ses princes de la psychanalyse. Ainsi, pourrions-nous peut-être nous aventurer avec la figure de ce héros à développer et ajouter « Le Complexe de Bergerac » pour désigner un enfant non-soutenu dans la rencontre narcissisante fondatrice du socle de son assurance-vie, atteignant à l’intégrité de sa « formation au moi », qui va convertir toute sa libido jusqu’à s’amputer du chant d’Eros, du champ des possibles du sexuel pour en sublimer toutes les forces de vie et les fondre avec celles de la mort, d’abord pour se survivre, in-fine dans une association de malfrats au service d’une vengeance qui ne connaît d’épilogue qu’une reddition sans condition de la « sauvagerie maternelle ».
Avec le temps de la conclusion, nous pourrions accrocher dans la galerie des portraits d’illustres séducteurs -Casanova l’homme qui aimait les femmes, Dom Juan l’homme qui haïssait les femmes, Roméo Montaigu un homme qui aimait une femme, celui de Cyrano de Bergerac avec la question du cartouche qui le présenterait -un homme qui détestait la femme?
( À suivre. )
Inspirations, …
E.Rostand, J-P.Winter, O.Rank, S.DeBeauvoir, M.C-Taïeb, H.Melville, R.Goscinny & A.Uderzo, S.Tisseron, B.Murray, J-M.Lacan, J-J.Goldmann, G.Montagné, D.Winnicott, H.Balzac, A.Dufourmontelle, S.Zweig, …