Bienvenue au paradis sur Terre : Bienvenue en Enfer.

Une série télévisée, comme d’habitude, quand ça marche, ça prend, tu montes à bord, ça descend pas, sept épisodes, à six et deux heures du matin nous avons arrêté le projecteur, ranger les bobines, descendu l’écran, on aurait dû aller jusqu’au bout!
Un générique, une même bande passante qui défile sur la côte Ouest des États-Unis, une bichromie verte nuancée de blanc, vert glaçant, l’océan omniprésent est visible tout du long, il incarne le narratif de ce qui se joue dans ce collectif, il est commenté, interrogé, sondé, comme tel par une mère et sa toute petite-fille dans un moment de contemplation prolongé et de rare questionnement intérieur cadré-serré dans l’embrasure d’une porte sur le pas de la terrasse, sa surface, le visible et tout ce qu’une mer sous l’eau dans l’invisible peut planquer, de beau, d’extraordinaire, de monstrueux, car on ne l’entend pas, qu’à quelques occasions où il vient faire rugir le bruit de son ressac, de ses vagues, des brefs pour des notes de musique brèves chuintées par un volet automatique qui vient opacifier l’écran, étouffer l’histoire, les récits, comme une chape de plomb il éteint, il écrase tout, plus une image, plus une couleur, plus un son, plus un souffle. 

Nous sommes dans un petit bled, des maisons sur la plage, sur l’océan, grandes, spacieuses, modernes, l’opulence qui ne dit pas son nom, qui ne signe pas son statut, qui n’a plus besoin de décliner son identité pour se faire reconnaître est mesurée dans la langue, les bonnes manières, le corps social, la fluidité d’une route à deux voies avec son joli pont. Aucun excès de rien ni de vêtement, ni de bijoux, ni d’argent, même ceux qui ont moins ont l’air d’avoir tout matériellement toutes les cases de cochées, même la révolte adolescente est manifestée avec le fadasse d’une énorme coloration politiquement-correct, la mise aux enchères pour une cause de mauvaise bonne conscience internationale d’une virginité. Nous sommes chez les Happy Few, non pas les immensément riches mais les très riches de la modernité qui habitent les murs de leur époque sans référence aucune au passé, aux passés; pas d’antiquités, pas de vieilleries, aucune passion pour l’histoire, les histoires, ces témoins, ces bâtons de relais qui se transmettent d’une génération à l’autre, ni moto, ni auto, ni montre, ni numismatique, ni philatélie. Tout est du jour, dans une monstration de l’avoir, des avoirs qui s’entendent comptablement avec l’énumération des actifs, puissance, rien n’est manquant ni en grand ni en petit format, que ce soit du côté de l’objet ou de ces néo- sujets qui sont incarnés par leur palette de joujoux, tout ce beau monde de ce petit monde qui a choisi ce tout petit coin de paradis qu’il a vivement colonisé et jalousement gentrifié de comme-eux et rien-que-des-comme-eux. Ils sont repus, gavés, c’est à qui a la plus belle vue, sur la mer, sur l’horizon, sur la vague, sur la mousse, plus rien n’excite; le discriminant est ramené à un concours de jouissance, cet angle mort de leur réalité, une réalité sans manquant, sans inconnu, un monde dont on a délogé toute possibilité d’énonciation de désir. 

L’histoire commence avec l’arrivée d’un élément nouveau qui vient de ses ailleurs dont on ne sait rien, il est nouveau, « il » est un garçon, d’une mère jeune et plastiquement quelconque, sans boulot, vivant chichement, en fuite, fuyant ses fantômes, l’horreur des fondations de sa vie d’adulte, de mère. Ce qui est donné à entrevoir que les mômes de l’école ont tout de suite choppé c’est qu’il n’est pas un des leurs, qu’il n’est pas comme eux, il n’a pas le même pédigrée, il n’a pas le pédigrée des gens d’ici, il est un hasard, une erreur, un trouble à l’ordre public. Comme toute particule exogène il va falloir l’évacuer, au plus vite, il y va de l’équilibre bactérien du biotope des indigènes.

Elle est habitée de pensées obsessionnelles, elle incarne la folie de l’âme tourmentée, errante, qui ne connaît pas de lieu où déposer; elle en présente un volet, une facette, elle fait peur, elle nous fait peur. Elle fuit une histoire, des monstres, des peurs, la fuite est son point d’origine et son point d’horizon. Dans une société où tous ses acteurs sont établis, arrivés, pas de hasard, pas de fuite, pas d’accident, pas de perspective d’en changer, de quittement, de mouvement, de départ, d’abandon. Ils y sont, eux, l’un d’entre eux d’ailleurs le revendique comme une qualité d’exception, il est la stabilité. 

On ne sait rien des pérégrinations qui les ont amenés là, aucune référence, aucune histoire, fuite, crime, vol; ils sont, ils incarnent au présent ce présent, ils sont l’instant T, il n’y a pas d’histoire avant eux. Ils sont tous munis d’une assurance vie martingale du bonheur.

Sans homme, sans mari, sans petit ami, sans père, une mère d’ailleurs est évoquée mais de ses deux parents elle seule, pas de mention, pas de voix, pas d’image de son père, pas de nom du père pour l’enfant, né d’une rencontre d’un soir qui se présente sous de bons augures et vire au cauchemar d’un rapport sexuel forcé avec violences, un viol qui ne dit pas son nom aussi clairement que le monde d’aujourd’hui dispendieux de codes moralisateurs de bonnes conduites, distributeur manichéen de bons points aimerait probablement requalifier, juger pour prononcer une sentence de pendaison haut et court, car il y va de la complexité de ses arrangements, de sa part à elle dans ce mauvais tour que la vie lui fait jouer, celui du retors du désir et de la division du sujet.

Elle est le retour de la mémoire, de ces mémoires amnésiques des crimes  amérindiens qui réapparaissent avec l’exercice convoquant, questionnant de l’arbre généalogique, qui fondent ces descendants de pute, de bagnard, de forçat et de meurtrier, barbares exfiltrés d’Europe; car c’est ça l’Amérique, l’Amérique de l’Ouest, de toutes les conquêtes sur l’homme, sur la nature qui en remontre au monde entier, qui fait la leçon et qui industriellement, capitalistiquement, continue de représenter le pire de ses possibles hors limite, hors castration, s’affranchissant de toutes les règles communes pour s’il le fallait encore fossoyer ce qui précède, détruire, annihiler, effacer les mondes d’avant, en fabriquer sur mesure, sur la mesure de son singulier, d’un pluriel qui ne présente que des comme-eux. Ces mondes d’avant n’existent pas, n’existent plus -ont-ils jamais existé (?)- révisionnisme à grande échelle de tous les mythes fondateurs ensevelis. Le buste de la Statue de la Liberté découvert ensablé par Charlton Heston de retour sur une planète Terre consumée par toutes les conquêtes délirantes de l’esprit n’est même plus là pour témoigner.

Au singulier, elle est le retour du refoulé, elle en souffre, énormément, elle et son enfant; son fils, un garçon, un mâle, pose la question de son origine, celle du désir de ses géniteurs, de son articulation, celle du père, du nom du père dont très concrètement elle ignore tout, elle ne sait rien, pas d’indice, sauf un, le prête-nom dont son séducteur a usé pour actionner la machine du désir, son désir à elle aussi, la charmer, le mot de la magie féerique, cinématographique, filmique du conte pour enfants, le mot de sa toute-puissance originelle, pervertie par celle de la fuite en avant de la sublimation du corps social des adultes, il y est question de Banque, Mister Banks, celui de Mary Poppins.

Elle et son fils sont ceux par qui le scandale arrive en ville. 

Il va se trouver accusé, premier jour d’école, jour d’accueil, de bienvenu et d’orientation, d’avoir agressé une petite fille de sa classe. C’est la trame de départ, le fil rouge à partir duquel l’image se lézarde et les histoires vont dérailler, sortant petit à petit et montrant à qui sait entendre les agitations des corps morts vivants enfermés à triple tour dans les placards de dressings sublimissimes. 

On y revient toujours quand on est descendant de cette généalogie du père fondateur de la psychologie des profondeurs de l’inconscient, le sexuel. Car c’est par ce petit bout de la lorgnette que ça parle, que toutes les langues se délient, que les histoires pulsionnelles de chacun se délitent. 

Il y a celle qui est le corps social qui connaît tout, se mêle tellement de tout qu’elle ne couche plus; il y a celle qui a grands coups de force magistrale a construit une tour panoramique d’acier et de verre trônant  sur la ville dans laquelle il semble qu’elle ait réussi à y enfermer, châtré, le trophée d’une passion assoiffée de régner comme la plus belle des hôtes de ses bois -son prince charmant, dont toute la domestication des pulsions de vie est au service d’une hargne extraordinaire tournée paranoïaquement contre n’importe lequel des sujets de ce monde entier qui ne prêterait pas servilement allégeance à sa magnificence, elle non plus ne connait plus le sexe, ne le pratique plus.

Et puis il y a celle qui a putifié une exceptionnelle beauté, y a sacrifié des talents cachés brillants, pour partager la plongée cauchemardesque du pire versant de la plus belle des folies, la folie à deux, lorsque les registres sont désintriqués, lorsque le pire des deux prend le dessus sur la poésie et en pervertit toute la langue pour dominer en maître incontesté du royaume des ténèbres, lorsque l’amour courtois se montre sous son vrai jour, celui du refoulé violent de la pulsion, pour installer et faire régner sans partage un discours totalitaire d’idéalisation de la beauté, remonte par les travers et lâche sans mesure sans contrôle, la puissance sans fond, sans limite des instincts cannibales de l’espèce humaine. 

Voilà résumé, ça tient à peu de chose tout ça, on en revient toujours à la même histoire: la domestication du particulier, son intégration dans une règle commune qui fait vérité d’un collectif qui exerce un pouvoir sans partage pour la construction et la promotion de ses mythes, est prêt à tous les sacrifices, les demande, les attend d’ailleurs de chacun de ses membres adhérents. Le prix à payer se monnaie avec la pulsion sexuelle sacrifiée sur l’autel des idéaux, sacrifiée pour rien, juste par ce que, pour rien d’autre, pour de petits arrangements de cinq-à-sept accidentels, pour passer mais alors seulement en force, confirmant le théorème d’Archimède -« Tout corps plongé dans un fluide au repos, entièrement mouillé par celui-ci ou traversant sa surface libre, subit une force verticale, dirigée de bas en haut et opposée au poids du volume de fluide déplacé. ». 

Le partiel, le déni, l’engourdissement, l’endormissement, la fuite, ce sont là quelques-uns des dialectes du désir qui toujours fait retour, d’une manière ou d’une autre, par la bande, par là où ça bande, là où il trouve à se rallumer, toujours avec violence et perturbation de l’équilibre mortifère chairement acquis jusque-là. 

La grande affaire de l’espèce humaine, c’est bien celle-là, celle de cette écriture et de ce théâtre du vivant: comment faire avec ces forces pulsionnelles souveraines qui viennent des couches les plus profondes des poches de son être, traversent tout l’épiderme de cette bête-là seule douée de la conscience qui en fait la plus belle et la plus féroce, la plus majestueuse et la plus monstrueuse de toutes, ces forces qui sont à l’origine du vivant, du règne du vivant, qui lorsqu’elles sont domestiquées, de trop, attaquent la racine même du principe élémentaire de la vie jusqu’à la mettre en danger, en échec et l’amener par un sursaut de résistance préoccupée de sa survie à se débattre avec la même quantité et qualité de violence subie réprimée pour recouvrer liberté, champ et rayon d’action ?

La question pour l’homme est celle de son point de déséquilibre salutaire, alliage des conquêtes de l’esprit et des forces inaliénables héritées de son animalité fondatrices de son humanité. Or c’est le lot commun de ces pauvres ères, ils ont tous sacrifié leur humanité sur l’autel de la civilisation et sa prise de contrôle totalitaire par la sublimation sociale de leur pulsion de vie.

Ce sont des gesticulateurs plus même éjaculateurs à se demander comment ils ont fait des mômes, pâles copies, des caricatures qui sont montrées sur cette scène du vivant qui trouve sa prolongation dans un spectacle de marionnettes qui bizarrement rencontre toutes les difficultés de montage et de production, bizarrerie qui tient à la seule logique de la mise en scène de leur trahison et de leurs jeux de dupe, leur nique du sexuel, du sexe, du charnel, du sensuel, langue première, archaïque, du baiser que se donnent deux bambins quant ils poussent la porte de la chambre noire et la pulsion épistémologique quant à leur point d’origine, le secret de leur fabrication, de leur mise en boîte, imitant avec la crainte de leur naïveté leurs géniteurs jouant à merveille leur rôle de «petit pervers polymorphe» que leurs dresseurs s’évertuent avec virtuosité depuis leur âge le plus tendre à éradiquer, jusqu’au risque de la forclusion.
C’est par là, avec le subversif de ses écrits sur la théorie sexuelle y compris des plus petits que Freud a été vivement attaqué, il y a un peu plus de cent ans.

Heureusement la police des mœurs veille, le sexuel ne doit pas refaire surface dans l’espace publique, ne doit tout simplement pas faire retour. 

Une trame pour tisser nécessite deux fils, le second après avoir été copieusement tiré fait écho au premier. Les plombs de ce tableau électrique si savamment aménagé ont fini par sauter, un crime a été commis.
Oui, un crime d’homme, pour un crime psychique. 
Car c’est un crime contre l’espèce que d’assigner à résidence sa pulsion, sa force de vie, c’est comme cela qu’on en revient au titre du petit ouvrage de Serge Leclaire, qu’On tue un enfant.

Un avant dernier truc, il n’y a pas de pauvre petite victime, d’un côté, et de l’autre des bourreaux, il n’y a côté femme que des victimes consentantes, et donc complices plus ou moins actives de leur malheur, façon de faire la nique aux derniers fils d’un patriarcat moribond; côté mec, tous châtrés, libido en berne, triste, désabusé, sauf à être au minimum bestial dans l’expulsion de ce qui leur reste de désir, au mieux monstrueux.
Un dernier truc peut être qui vient avec l’évocation du film de La planète des singes, tout ceci n’est-il pas une mise en scène filmique de la forclusion du nom du père quand il n’y a plus d’histoire, que l’humanité s’auto-engendre dans la reproduction avec l’enfant unique de son moi idéal pour l’éternité, se gargarise surmoïquement jusqu’à plus soif de ses propres mythes, que le désir est muselé, policé, n’a plus droit au chapitre qu’anecdotiquement et partiellement, quant il n’y a plus de sujet, plus d’autre, plus d’instance tierce …

Une question en amène une autre, comment refaire du nom-du-père
Une réponse est donnée avec le dernier épisode, le septième de la première saison -par le meurtre du père … 
Sans voix, glaçant, comme la bichromie de l’ouvrage qui nous parlerait de la psychose du monde qui vient, où a-septisation et a-sexuation vont de pair, sans manque, où le gavage fait loi, où le plus-de-jouir est dépassé.

La série s’appelle Big Little Lies

Inspirations, …
G.Lipovetsky, S.Zizek, M-C.Taïeb, A.Dufourmontelle, G.Groddeck, P-L.Assoun,

En savoir plus sur Samuel C. Beraud-Letz

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

Quitter la version mobile
%%footer%%